La vie d’artiste (partie 3/?)

Rappel : J’ai commencé ces articles en voulant faire un thread râleur sur Twitter sur ma nouvelle vie d’artiste-autrice-chômeuse-perdue-le-cul-entre-deux-chaises puis je me suis ravisée devant l’ampleur de tout ce que j’avais à en dire – et à en découvrir. J’ai fait un premier post que tu peux lire ici, et un second disponible là. Ici, c’est donc le troisième morceau !


Intro post-intro : de quoi j’avais dit que je parlerai déjà ?

Légende : Quand c’est barré, c’est que j’en ai parlé dans la partie 1 ou dans la partie 2.

  • la complexité du statut en France pour les artistes/autrices et ce que ça engendre aussi bien administrativement que psychologiquement
  • pourquoi je me suis syndiquée alors que je ne suis pas encore éditée par une maison d’édition mais « seulement » en auto-édition et donc pas vraiment professionnelle mais comme j’ai écrit un livre et vendu des exemplaires, si quand même un peu enfin je sais pas, c’est compliqué,
  • pourquoi je suis allée chez Am*zon pour sortir mon premier roman (spoiler : la flemme et le prix),
  • le fait qu’écrire ne soit pas considéré comme un vrai métier quand c’est pas pour de la pub/com ou tant que tu n’as pas été « adoubée » par une maison d’édition,
  • le taf de monstre que font tous les syndicats et notamment le @self_ecrivains, le @CaapAuteurs et la @LigueAuteursPro pour aider les auteurs et non plus seulement « l’industrie du livre »,
  • combien de temps ça prend d’écrire (un livre, une nouvelle, une histoire courte, un article…) et pourquoi les quelques élu·es qui touchent des avances sont majoritairement sous-payés,
  • pourquoi je m’obstine quand même à vouloir faire ce métier alors que je crèverai sûrement inconnue et pauvre,
  • pourquoi le patronage (Patreon, Tipeee…) c’est quand même vachement utile pour les artistes/créateur·ices comme moi qui ne sont pas encore « reconnu·es » ou qui souhaitent être indépendant·es… (je le barre celui-là parce que j’ai fait un article sur Patreon, disponible ici et que j’estime ne pas avoir spécialement grand-chose à ajouter).
  • Et sûrement des autres trucs qui me viendront sur le moment comme le fait d’essayer de créer dans un monde en pleine explosion, les effets de la pandémie sur mon boulot en cours, la peur, la confiance en soi (et son absence).

Donne-moi le temps

J’ai mis environ trois ans à écrire Gidéon. Ça fait environ neuf mois que je travaille sur #AFDT et il n’est pas encore véritablement terminé même si j’ai déjà la majeure partie du bouquin de faite. Ce sont, pour le moment, mes seules expériences d’écriture de livres/formats plus long qu’un mémoire de cinquante pages et je fais tout en freestyle parce que je ne suis pas certaine qu’il y ait de vraie façon de procéder. Certain·e·s préparent des fiches de personnages, réfléchissent leur intrigue à l’avance, font des tonnes de recherches avant de se lancer. D’autres, comme moi, avancent un peu plus à l’aveuglette.

Pour Gidéon, j’ai vraiment procédé à l’aveugle parce que je ne savais pas vraiment où je voulais aller avec mon histoire. Je savais juste que je voulais essayer de rédiger un format long. Je savais juste que mon personnage principal allait s’appeler Gidéon parce que ce prénom, je le trouvais moche et que ça me faisait rire d’imaginer un mec qui s’appelait comme ça réussir à sauver le monde. À partir de là, j’ai bricolé pendant plus ou moins trois ans, avec des grandes périodes de pause surtout. Mais une chose était sûre, je ne relirai/éditerai pas (ou presque) mon histoire, elle serait complète dès le premier jet. Je ne savais pas qu’on avait le droit d’écrire quelque chose d’imparfait au début et de le corriger, modifier, découper autrement ensuite. Pour moi, il fallait à tout prix que ce premier essai soit tout de suite bon (à mes yeux) une fois terminé. Ne me demande pas pourquoi, moi-même je ne sais pas d’où je tiens cette idée.

Pour #AFDT, je n’ai pas du tout procédé de la même manière. Ce second projet, je l’ai écrit dans le cadre de NaNoWriMo, National Novel Writing Month, un événement à la base américain, devenu international, d’écriture qui se déroule tous les ans, en novembre et qui a pour but de relever le défi d’écrire 50.000 mots en un mois (ou l’équivalent d’une nouvelle). L’an passé, en novembre 2019, je sortais à peine de ma période de dépression sévère et j’ai ressenti le besoin de me tourner à nouveau vers l’écriture, après des mois de silence, de blocage et d’incapacité à mettre des mots sur le mal qui me rongeait. Initialement, je voulais écrire une nouvelle fiction, j’avais même suivi une sorte de cours préparatoire organisé par les équipes de NaNoWriMo, pour créer des personnage, préparer sa nouvelle etc.

Sauf que le 1er novembre, ce n’est pas du tout cette histoire là qui a commencé à naître dans mes brouillons, mais la mienne, celle des mois que je venais de vivre. J’ai donc commencé à écrire Au Fond du Trou, l’histoire de ma dépression, de mon parcours professionnel bancal et de mon salut par l’écriture. Pendant un mois, j’ai raconté cette partie de ma vie, en écrivant de nouveaux textes mais aussi en reprenant des articles que j’avais publié sur ce blog ou sur #HSM et avant la fin des trente jours de challenge, j’avais atteint les 50.000 mots. Et surtout, ça m’avait fait un bien fou de raconter tout ça, d’essayer de trouver du sens dans ce qui, a priori, n’en avait jamais eu pour moi.

Une fois ce premier jet terminé, je l’ai laissé de côté pendant quelques mois. Dans la vraie vie, j’ai quitté mon job, j’ai passé les fêtes de fin d’année au calme, et puis il y a eu la pandémie et le confinement. J’ai recommencé à travailler sur #AFDT en février ou mars je crois mais j’ai eu du mal à rester concentrée. C’est à cette période également que m’a pris l’envie de publier Gidéon en auto-édition, et ça m’a quand même pas mal occupé l’esprit. Et puis, retourner sur des moments pas gais de ma vie, tout en vivant un moment pas gai pour le monde entier, ce n’était pas évident. Les semaines et les mois ont encore passé, j’avançais sporadiquement sur la première révision du texte (correction orthographique, grammaticale, ajout de passage, suppression d’autres, réorganisation du texte…) jusqu’au 23 juillet 2020 où j’ai enfin terminé la première révision du texte. J’ai doublé le nombre de pages, j’ai amélioré la forme du texte mais je sais que j’ai encore beaucoup de travail dessus. Je le laisse donc de côté pendant quelques semaines/mois, avant de me replonger dedans pour une seconde relecture, puis une seconde révision. Je ne sais pas combien de révisions je vais devoir faire avant d’être satisfaite de mon texte et d’envisager de le faire bêta-lire à des personnes de mon entourage (Miloon et Pauline, get ready, vous allez avoir de la lecture et du feedback à me donner !), de le corriger à nouveau puis d’envisager de l’envoyer à des maisons d’édition que le sujet pourrait intéresser.

En attendant, je fait d’autres choses, je ne m’arrête pas d’écrire (la preuve avec cette série d’articles ou les textes que je publie sur Patreon pour mes gentil·le·s mécènes), je lis des bouquins en lien avec le sujet d’#AFDT pour nourrir ma réflexion (là je suis sur Bullshit Jobs de David Graeber, un anthropologue qui a analysé les différents types de jobs à la con et leurs conséquences psychologiques, politiques et sociales, c’est passionnant et en plus assez drôle dans le ton !) et j’ai aussi des films à regarder (Rien de Personnel et Corporate, notamment).

On ne va pas se mentir, je prends aussi du bon temps parce qu’on est en été et que j’ai le droit moi aussi de profiter de l’air pur, du soleil, de l’eau fraîche de la rivière, et des barbecues chez les copains qui ont des jardins !

Ça, en tout cas, c’est mon expérience de rédaction de longs formats, une expérience toute nouvelle véritablement, et je ne connais pas encore assez d’écrivain·e·s pour savoir si elle est universelle ou pas.

Pas nés sous la même étoile ?

En revanche, je connais quelques personnes qui ont passé des contrats avec des maisons d’éditions et dont le rythme de travail est bien plus soutenu que le mien parce qu’elles avaient des deadlines à respecter pour livrer leurs textes. Je sais aussi, parce que c’est les récits qui reviennent souvent sur les forum d’écrivains et/ou sur Twitter ou dans les groupes Facebook, que les « à valoir » (les avances versées par les éditeurs aux écrivain·e·s pour leur permettre de vivre quand même avant de toucher des droits d’auteurs et des pourcentages sur les ventes de leur livre/texte) paraissent souvent des sommes cools mais une fois rapportées aux nombres d’heures de travail qu’ielles consacrent à l’écriture de leur livre, on se rend compte que c’est peanuts. D’après les chiffres parus dans le Rapport Racine, 53% des auteur·ices gagnent moins que le SMIC et 36% d’entre elleux vivent en dessous du seuil de pauvreté (suis le lien pour lire l’article de Libération sur le sujet). On n’est bien loin du fantasme de l’écrivain et ou de l’artiste qui vit dans un appartement parisien dans le 16è arrondissement, blindé de thunes parce qu’il vend des millions d’exemplaires de son livre et fait entrer des millions d’euros dans les poches de son éditeur qui lui en reverse un pourcentage intéressant. Ça existe, je pense, mais ce ne sont que de très rares cas.

Cette conception de la vie d’artiste est très loin de la réalité de ce que vivent la majeure partie des auteurs. Très très loin.

Plus que des droits d’auteur, ils vivent en réalité des avances sur droits, dont le montant est rogné d’année en année. Aux états généraux, une «grande auteure confirmée» explique ainsi, sous le couvert de l’anonymat : «Je n’ai pratiquement jamais eu de droits d’auteur à proprement parler, dans la mesure où ce n’est arrivé que sur un ou deux titres que les ventes remboursent l’avance.» Une pression qui oblige à travailler vite, indique une autre : «En gros, tu fais un album pour 6 000 euros donc il ne faut pas que tu y passes un an.» Pour vivre, il faut enchaîner les projets, rebondir avant même d’avoir terminé un livre. 

Précarité des auteurs : un rapport pour prendre le mal à la racine, Libération, 23/01/2010

Celles et ceux qui parviennent à vivre « aisément » de leur plume sont des gens particulièrement chanceux, je pense, des gens talentueux aussi, je n’en doute pas, et des travailleurs acharnés, comme nous tous et toutes. Je pense aussi, peut-être à tort, qu’ielles ont un réseau qui peut les aider, et souvent la chance d’être au bon endroit au bon moment, mais ça, c’est peut-être mon côté « aigrie jalouse » qui parle. Toutefois, je pense que la chance a en effet une part importante dans la réussite de la publication de ton livre par une maison d’édition parce que ton manuscrit a atterri sur le bon bureau, le bon jour, au moment où tu corresponds au genre de récits qui est recherché et que pour avoir cette chance, il faut être prête à persévérer. Et ça, aussi, ça n’est pas de tout repos, ça n’est pas quelque chose d’inné pour tout le mode la ténacité, la confiance en soi au point d’oser se montrer, tenter encore et encore sans baisser les bras parce que l’on croit en soi. En tout cas, pour moi, ça ne l’est pas.

Mais je vais devoir me faire violence.

Get published or die trying

C’est un shift mental assez particulier que celui de décider de devenir écrivaine, de décider qu’on va y consacrer son temps, sa vie, de manière à en faire son métier. Ça nécessite de revoir sa définition de « travail », sa conception de ce qu’est un « métier », ou encore, l’image que l’on se fait des professions artistiques. Ça demande de reconsidérer les journées de travail, de ne plus se dire que le « 9 to 5 » est le seule norme envisageable. Parce qu’on est son propre « patron », la plupart du temps, qu’on est libre de s’organiser comme on le souhaite et parce que, surtout en ce qui me concerne, l’inspiration peut arriver parfois quand on l’attend le moins.

Là, par exemple, ça fait plusieurs jours que je travaille sur cette série de posts, alors qu’elle est dans mes brouillons depuis plusieurs semaines. Mais pour une raison que je ne sais expliquer, c’est maintenant que j’ai trouvé les mots pour dire, pour raconter, pour expliquer, c’est maintenant aussi que j’ai trouvé l’envie de continuer. Les étoiles étaient alignées ? La nouvelle Lune ? Honnêtement, je n’en ai aucune idée, mais c’était maintenant. Et pour pas mal de textes que j’écris, c’est comme ça. C’est maintenant. Parfois parce que j’ai une deadline comme pour les chroniques que je dois faire pour la radio, parfois sans raison particulière. Il en va de même quand je travaille sur des projets plus longs, je ne suis pas très disciplinée dans le sens premier du terme et j’ai tendance à avancer quand ça me vient aussi et, même si je culpabilisais de ce manque de discipline il y a encore quelques mois, je me dis aujourd’hui que ce n’est pas si grave.

J’ai choisi d’exercer un métier « étrange ». Il faut effectivement être discipliné pour créer mais pas au point, à mes yeux en tout cas, de me forcer à rentrer à nouveau dans une organisation de travail « acceptable » aux yeux de … de qui d’ailleurs ? Je ne suis sous aucun contrat, je n’ai pas, pour le moment, de deadline à respecter, je n’ai pas encore de client·e·s qui m’ont passé des commandes et je ne me suis pas encore engagée à participer à un quelconque appel à textes non plus. Et quand bien même, ma méthodologie de travail « à l’arrache » ne m’empêcherai pas de rendre mes projets en temps et en heure.

La seule discipline à observer, à mon sens, est celle de continuer à créer, jour après jour, peu importe le medium. Je suis écrivaine, certes, mais rien ne m’empêche de choisir de travailler mon inspiration et ma créativité en faisant de l’aquarelle, en lisant, en écrivant des poèmes, des nouvelles, en faisant des collages ou je ne sais quoi d’autre. Nourrir la bête pour qu’elle me nourrisse ensuite.

J’ai bien conscience que je risque de ne jamais être publiée (très peu d’écrivain·e·s le sont), j’ai bien conscience que je ne serai probablement jamais (re)connue, et pourtant, pourtant, je pense que je ne voudrais jamais faire autre chose. J’ai réussi à passer un cap où je me dis que si je ne fais pas de l’écriture mon métier, si je ne persévère pas coûte que coûte à écrire encore et toujours, à raconter, dire, créer, inventer, imaginer des histoires, des gens, des lieux, je me consumerai à petits feux.

On a déjà vu ce que ça donnait quand j’allais à l’encontre de mon désir profond d’écrire. Je n’ai pas envie de retomber dans une spirale de dépression maintenant que j’ai trouvé le remède à ma folie.

Alors je continuerai autant que je peux, je chercherai autant que je peux de moyens de gagner ma vie avec l’écriture, et si elle ne me permet pas de vivre décemment, si l’écriture de romans ne me nourrit pas, j’espère que j’aurai le courage de ne pas laisser tomber. Que j’aurai suffisamment la foi pour ne pas poser le stylo et me tourner vers une autre activité par défaut.


Rendez-vous dans un quatrième et, a priori, dernier article pour explorer les derniers points que je voulais aborder et peut-être d’autres. J’espère que cette série te plait et t’en apprend un peu sur « ma » vie d’artiste. Enjoy !

Photo de Jessica Lewis provenant de Pexels.

Un commentaire pour “La vie d’artiste (partie 3/?)

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