La vie d’artiste (partie 1/?)

J’ai eu envie, il y a quelques mois, de faire un thread sur Twitter sur fait d’être « chômeuse – autrice – artiste pas encore professionnelle mais qui essaie – perdue » mais je me suis dit que ça serait trop long et que j’allais donc tenter de rassembler mes idées dans une série de posts sur le blog. Voici le premier post.

Pardon si c’est le bordel.


Pour teaser et m’aider à mettre un peu d’ordre dans les idées qui me venaient, j’ai tout de même fait une succession de tweets qui vont me servir de base. Voici les sujets que je compte aborder, avec certainement beaucoup de digressions mais on ne se refait pas :

  • la complexité du statut en France pour les artistes/autrices et ce que ça engendre aussi bien administrativement que psychologiquement,
  • pourquoi je me suis syndiquée alors que je ne suis pas encore éditée par une maison d’édition mais « seulement » en auto-édition et donc pas vraiment professionnelle mais comme j’ai écrit un livre et vendu des exemplaires, si quand même un peu enfin je sais pas, c’est compliqué,
  • pourquoi je suis allée chez Am*zon pour sortir mon premier roman (spoiler : la flemme et le prix),
  • le fait qu’écrire ne soit pas considéré comme un vrai métier quand c’est pas pour de la pub/com ou tant que tu n’as pas été « adoubée » par une maison d’édition,
  • le taf de monstre que font tous les syndicats et notamment le @self_ecrivains, le @CaapAuteurs et la @LigueAuteursPro pour aider les auteurs et non plus seulement « l’industrie du livre »,
  • combien de temps ça prend d’écrire (un livre, une nouvelle, une histoire courte, un article…) et pourquoi les quelques élu·es qui touchent des avances sont majoritairement sous-payés,
  • pourquoi je m’obstine quand même à vouloir faire ce métier alors que je crèverai sûrement inconnue et pauvre,
  • pourquoi le patronage (Patreon, Tipeee…) c’est quand même vachement utile pour les artistes/créateur·ices comme moi qui ne sont pas encore « reconnu·es » ou qui souhaitent être indépendant·es…
  • Et sûrement des autres trucs qui me viendront sur le moment comme le fait d’essayer de créer dans un monde en pleine explosion, les effets de la pandémie sur mon boulot en cours, la peur, la confiance en soi (et son absence).

Voilà, donc ça, c’était l’introduction de l’article. On n’est pas sortis de l’auberge, toi comme moi ! Toi parce que tu vas lire un pavé, je te le garantis, et moi, parce que là maintenant, je ne l’ai pas encore écrit ce pavé mais je sens que ça va me prendre un peu de temps.

Allez, on y va. Essayons de commencer par le début.

Depuis Janvier 2020, je suis officiellement « demandeuse d’emploi » dans les bases de Pôle Emploi et j’ai mis que je cherchais un job d’écrivaine. Oui, Écrivaine c’est dans leur liste. Je te confirme qu’il n’y a pas beaucoup d’annonces.

A partir de là, j’ai droit de chercher du travail en bénéficiant de l’aide au retour à l’emploi pendant deux ans. Mais quand tu veux devenir / es écrivaine, tu ne cherches pas un emploi, tu écris et tu travailles tout le temps en fait. Non ? Si ?

Le statut d’artiste/auteur en France

Comme je n’ai pas envie de dire de conneries et de rendre encore plus compliqué quelque chose de déjà pas super facile à comprendre, je vais me référer à l’excellent document de synthèse réalisé par le Comité Pluridisciplinaire des Artistes/Auteurs et Artistes/Autrices (CAAP).

Si j’ai bien tout compris, les écrivain·es comme moi entrent dans le statut d’artiste-autrice, puisqu’elles sont « travailleuses non-salariées (indépendantes), qui créent, conçoivent des œuvres artistiques. (…) Une œuvre artistique répond à trois critères : création intellectuelle (œuvre de l’esprit), un support (une toile, une sculpture, un livre…) et une originalité (portant l’empreinte de la personnalité de l’artiste-autrice) ».

Je me reconnais dans cette définition puisque je souhaite écrire/j’ai écrit un/des livres qui me rapportent de l’argent que je dois déclarer comme stipulé dans la circulaire interministérielle n°DSS/5B/2011/63 du 16 février 2011 relative aux revenus tirés d’activités artistiques relevant de l’article L 382-3 du code de la sécurité sociale et au rattachement de revenus provenant d’activités accessoires aux revenus de ces activités artistiques.

Ça commence bien, hein ?

Et donc, comme je me reconnais dans cette définition et que je souhaite faire de l’écriture et la publication de mes écrits mon activité principale, j’ai souhaité obtenir le statut d’artiste-autrice. Pour ce faire, j’ai suivi les conseils du CAAP et je me suis rendue sur le site de l’URSSAF pour déclarer le début de mon activité d’artiste-autrice, afin d’obtenir un numéro de SIRET. Ce numéro, je l’ai depuis quelques jours maintenant, mais je dois maintenant attendre un second courrier, celui de l’URSSAF Limousin, l’entité désormais en charge du régime social des artistes-auteurs (depuis janvier 2020).

Mais comme ça date de janvier 2020, que ça a été géré avec les pieds, sans concertation avec les artistes-auteurs mais plutôt avec les syndicats d’éditeurs, que c’est bugué jusqu’à la moelle, je ne risque pas de recevoir le courrier d’activation de mon espace auteur tout de suite. Ça tombe bien, je n’ai pas vendu 3000 exemplaires de mon livre donc je n’ai pas trop de revenus à déclarer.

Et puis, autre « ça tombe bien« , je suis encore couverte par le régime social des salariés, en tant que demandeuse d’emploi, jusqu’en 2022, ce qui m’évite de devoir compter tout de suite sur des droits sociaux liés au statut d’artiste-autrice (de toute façon très peu nombreux, d’où le combat acharné des syndicats d’artistes-autrices). J’en profite pour préciser que les éventuels revenus perçus pour la vente d’exemplaires de mon livre ne sont pas déductibles de mon allocation de retour à l’emploi puisque ce sont des droits d’auteur. Comme lorsque j’étais pigiste dans la presse écrite, je n’ai pas à déclarer à Monsieur Pôle que j’ai gagné 1.96€ le mois dernier grâce à la vente d’un exemplaire de Gidéon en format Kindle – tremblez Stephen King, Guillaume Musso et autres Marc Lévy !

Un bien beau bordel

Tu te seras probablement rendu compte, à la lecture de cette première partie, que c’est vachement simple la vie d’artiste-autrice ! En tout cas, d’un point de vue administratif, juridique et légal, ça fait rêver !

Avant le confinement, l’ancien ministre de la Culture, Franck Riester, avait chargé Bruno Racine (ancien président de la BNF) de faire un état des lieux des conditions de travail, de protections sociales et de rémunérations des artistes-auteurs. Après des mois à faire en sorte que le rapport soit enterré (qui ? les lobby de l’édition, j’imagine), il avait finalement été rendu public. De nombreuses propositions émises dans le rapport étaient fortement favorables à une refonte des droits et une meilleure organisation de la profession pour mettre fin à la précarité de la majeure partie des artistes-auteurs. Malheureusement, lors de son allocution du mois de février dernier, Riester a été plus que décevant et ses propositions, bien qu’allant dans le bon sens, sont restées bien frileuses.

Aujourd’hui, les relations entre les syndicats d’artistes-auteurs (de plus en plus présents et réclamant une place qui leur a trop longtemps été refusée au sein des discussions) et les éditeurs ne sont pas au beau fixe. Récemment, des propos tenus lors de l’assemblée générale du Syndicat National de l’Édition et diffusés dans une vidéo sur la chaîne YouTube du SNE, a donné envie de vomir à pas mal de monde. On pouvait y voir son président, Vincent Montagne, refuser catégoriquement « de voir apparaître une forme de démocratie sociale pour les auteurs et autrices. De façon franche, le président du Syndicat national de l’édition révèle la volonté de privilégier le Conseil Permanent des Écrivains (une des plus ancienne organisation d’auteurs, NDLR) comme interlocuteur du dialogue social, jugé plus « raisonnable ». Il s’oppose également à une représentation des auteurs et autrices trop « syndiquée et colorée », même si celle-ci devait être choisie par la voie des urnes, par les auteurs et autrices eux-mêmes. Enfin, il est question de manipuler le dialogue social en élaborant une stratégie visant à « montrer des avancées » pour « ne serait-ce que les votes dans la nouvelle organisation des auteurs soient en faveur de la SGDL (Société des Gens de Lettres, le plus ancien syndicat d’écrivains, NDLR) et du CPE. » comme le rapporte la Ligue des Auteurs Professionnels et ActuaLitté.

Et puis il y a eu la refonte du gouvernement avec la nomination de Jean Castex et on nous a donné la seule, la grande l’unique Roselyne Bachelot au poste de Ministère de la Culture qui a rapidement déclaré :

« Mon mandat, ça n’est pas de réclamer des sous, c’est de bâtir des projets. Mon rôle, ça n’est pas de pleurniche. Ce qui m’importe, c’est le plan de relance. Il ne s’agit pas pour la ministre de la Culture que je suis d’aller pleurer à Bercy pour obtenir un dixième de point supplémentaire. »

Culture : Roselyne Bachelot n’ira pas pleurnicher pour réclamer des sous, Les Echos, le 13 juillet 2020.

On a hâte de voir la suite, je te le dis !

Another brick in the wall

Toujours est-il que le premier obstacle à une vie d’artiste professionnelle, ce n’est pas l’envie, la motivation ou l’inspiration, mais l’administration. On a beau vouloir juste écrire des livres, des textes, des histoires, on se retrouve, pour la grande majorité des autrices, face à un mur de formulaires, de déclarations, de CERFA à remplir, de profils à créer, de mails en boucle, de courriers et de dialogue de sourd avec une administration, elle aussi perdue.

C’est ce qu’explique en partie, Florence Hinckel, dans un article paru sur son blog intitulé « Pourquoi il est important pour les auteurs et autrices d’être socialement et fiscalement dans les clous« . Dans ce post particulièrement bien documenté, l’autrice s’adresse surtout aux administrations en leur demandant de faire preuve de clarté et de simplicité, pour le bien de tous, artistes-auteurs, éditeurs, administration…

Mais bizarrement, on a du mal à y parvenir à cette simplicité.

Pourquoi ? Parce que « écrivain ce n’est pas un métier », du moins juridiquement, légalement, tout ce que tu veux… Les artistes-auteurs n’ont pas de statut clair, comme ont réussi à l’obtenir les intermittents par exemple, et du coup, pas de droits sociaux non plus. On est à cheval entre le travailleur indépendant, le chef d’entreprise, l’artiste, et quand on a la chance de trouver des contrats, le salarié, mais dans tous les cas, on est dans le précaire.

Je t’invite à regarder la vidéo de Samantha Bailly, autrice et fondatrice de la Ligue des auteurs professionnels, qui raconte pourquoi elle a choisit d’être représentée par un agent littéraire mais aussi et surtout, le parcours dans le monde de l’édition qui l’a mené à cette décision.

Parce que notre métier est un métier-passion, on a tendance à le romantiser – un·e artiste qui veut vivre de son art doit accepter de ne pas gagner sa vie, ielle travaille pour l’amour de l’art – et par conséquent, à le déposséder de sa dimension professionnelle et des droits sociaux qui découlent de cette professionnalisation.

Mais, on est bien d’accord, ça n’est pas normal, ça. Tout travail mérite salaire, bla bla bla, sauf les artistes ? Non. Faux. Zéro.

Quand j’ai commencé à mettre le doigt sur tous ces aspects administrativo-complexes du métier d’écrivaine, je n’ai pas décidé que c’était trop difficile pour moi et que je devrais mieux arrêter d’écrire tout de suite, bizarrement. Je venais à peine de prendre la décision, après des années d’errance professionnelle, de me consacrer à l’écriture parce que c’était le seule activité qui me rendait pleinement heureuse, je n’allais pas renoncer de si-tôt !

Au lieu de cela, j’ai décidé de m’informer et de m’entourer au maximum, pour ne pas me retrouver dans la merde lorsque je vendrai mes premiers textes, livres ou que je signerai mes premiers contrats d’éditions.

J’ai alors rejoins deux syndicats : le SELF et la Ligue des Auteurs Professionnels.


Je m’arrête là pour la première partie. J’ai encore beaucoup de choses à dire (et à tenter de comprendre moi-même) sur le sujet de la « vie d’artiste » et ça sera bien plus digeste pour toi si c’est en plusieurs morceaux ! À plus !

Photo de Jessica Lewis provenant de Pexels.

3 commentaires pour “La vie d’artiste (partie 1/?)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut