La vie d’artiste (partie 2/?)

Rappel : J’ai commencé ces articles en voulant faire un thread râleur sur Twitter sur ma nouvelle vie d’artiste-autrice-chômeuse-perdue-le-cul-entre-deux-chaises puis je me suis ravisée devant l’ampleur de tout ce que j’avais à en dire – et à en découvrir. J’ai fait un premier post que tu peux lire ici, en voici un second et je pense qu’il y en aura encore d’autres mais je ne sais pas encore combien !

Intro post-intro : de quoi j’avais dit que je parlerai déjà ?

Légende : Quand c’est barré, c’est que j’en ai parlé dans la partie 1.

  • la complexité du statut en France pour les artistes/autrices et ce que ça engendre aussi bien administrativement que psychologiquement
  • pourquoi je me suis syndiquée alors que je ne suis pas encore éditée par une maison d’édition mais « seulement » en auto-édition et donc pas vraiment professionnelle mais comme j’ai écrit un livre et vendu des exemplaires, si quand même un peu enfin je sais pas, c’est compliqué,
  • pourquoi je suis allée chez Am*zon pour sortir mon premier roman (spoiler : la flemme et le prix),
  • le fait qu’écrire ne soit pas considéré comme un vrai métier quand c’est pas pour de la pub/com ou tant que tu n’as pas été « adoubée » par une maison d’édition,
  • le taf de monstre que font tous les syndicats et notamment le @self_ecrivains, le @CaapAuteurs et la @LigueAuteursPro pour aider les auteurs et non plus seulement « l’industrie du livre »,
  • combien de temps ça prend d’écrire (un livre, une nouvelle, une histoire courte, un article…) et pourquoi les quelques élu·es qui touchent des avances sont majoritairement sous-payés,
  • pourquoi je m’obstine quand même à vouloir faire ce métier alors que je crèverai sûrement inconnue et pauvre,
  • pourquoi le patronage (Patreon, Tipeee…) c’est quand même vachement utile pour les artistes/créateur·ices comme moi qui ne sont pas encore « reconnu·es » ou qui souhaitent être indépendant·es…
  • Et sûrement des autres trucs qui me viendront sur le moment comme le fait d’essayer de créer dans un monde en pleine explosion, les effets de la pandémie sur mon boulot en cours, la peur, la confiance en soi (et son absence).

De l’importance des (nouveaux) syndicats d’artistes-auteurs

Bien avant que je publie Gidéon en auto-édition, j’avais rejoint un forum rassemblant des jeunes écrivain·es afin d’obtenir des informations sur le métier, mais aussi, sur le fonctionnement du monde de l’édition que je ne connaissais pas tant que ça en tant que lectrice. Et j’ai bien fait parce que j’ai ainsi pu éviter de me faire arnaquer par des maisons d’éditions « participatives » – qui font de la publication à compte d’auteur déguisé – qui voulaient à tout prix me publier, si, si mais il fallait d’abord que je leur donne un gros chèque de 2500 € !

Par la suite, plus j’avançais dans le projet de devenir écrivaine professionnelle, plus je me rendais compte que le chemin était semé d’embûches, de guéguerres, de galères et de pépites ubuesques. Statut chelou, absence de droits sociaux, éditeurs qui n’hésitent pas à abuser dans les contrats, pratiques illégales dans la gestion des droits d’auteurs…Devant l’ampleur du bazar auquel j’allais devoir me confronter lorsque je pris la décision de devenir écrivaine, je me suis dit que j’allais devoir m’informer et me protéger eu maximum.

J’ai alors commencé un petit tour d’horizon des syndicats et autres associations professionnelles d’artistes-auteurs. Parce que je suis pas mal d’auteurs et d’autrices sur les internets, j’avais déjà entendu parler de la Ligue des Auteurs Professionnels. Mais lorsque j’ai voulu y adhérer, il fallait avoir un ouvrage publié et enregistré au dépôt légal et ce n’était pas encore mon cas. En attendant, j’ai cherché d’autres syndicats partenaires de la Ligue où je pourrai déjà trouver du soutien et de l’information.

C’est comme ça que j’ai connu le Syndicat des Écrivains de Langue Française, plus communément appelé le S.E.L.F, ainsi que le Comité Pluridisciplinaire des Artistes Auteurs et des Artistes-Autrices, le CAAP, deux organisations syndicales qui soutiennent les artistes-autrices, et plus particulièrement les écrivaines pour le premier et dont les positions me paraissent en accord avec les miennes. Au départ je souhaitais adhérer aux deux, mais le confinement et les couacs de La Poste en cette période compliquée ont fait que seul le S.E.L.F a reçu mon bulletin.

Puis, une fois Gidéon enregistré au Dépôt Légal, j’ai ensuite rejoins la Ligue des Auteurs Professionnels car c’est un « jeune » syndicat, très vocal, qui défend des positions que je partage également, avec une touche de provocation et de goût pour la secousse de cocotier que j’aime beaucoup, et qui effectue un travail considérable pour faciliter et améliorer la vie des artistes-auteurs.

Mais pourquoi deux, voire trois, syndicats, enfin ? Un seul ne te suffit pas ? (Ça c’est toi qui me poses des questions, c’est bien, ça montre que tu t’intéresses).

J’avais envie d’avoir des infos spécifiques au monde de l’écriture et pour ça le S.E.L.F correspondait bien à mes besoins. Mais j’avais aussi envie de soutenir et d’appartenir à la Ligue parce que c’est le syndicat/l’organisation la plus active en ce moment, la plus jeune, celle qui l’ouvre le plus et qui se bat pour faire bouger les choses. Du coup, comme j’avais financièrement les moyens de me payer les deux adhésions, je me suis dit que je pouvais me permettre d’adhérer aux deux.

Ainsi, grâce à ces deux organisations, je suis informée des dernières évolutions sociales, administratives, fiscales, légales et j’en passe pour tout ce qui concerne le métier d’artiste-autrice. Et c’est bien plus sympa de recevoir des infos de sources fiables comme la Ligue et le S.E.L.F, plutôt que d’autres organisations qui ont la fâcheuse tendance de vouloir faire passer le bien des artistes-autrices au second plan, au bénéfice de celui d’autres maillons de la chaîne du livre, notamment des éditeurs (qui ne sont certainement pas tous mauvais, j’en conviens totalement).

Parmi les actions plutôt cool qui ont été menées en 2019-2020 par la Ligue, il y a l’organisation d’un hackathon pour rédiger et mettre à disposition un contrat d’édition équitable, c’est-à-dire, qui serait aussi bénéfique aux éditeurs qu’aux auteurs. Il y a aussi les nombreuses alertes, interpellations et prises de positions qui sont faites en ligne par Samantha Bailly, la présidente de la Ligue, aussi bien auprès des Ministres de la Culture (Riester, puis Roselyne Bachelot) que des autres acteurs du secteur, comme les syndicats d’éditeurs. Enfin, récemment, la Ligue a embauché sa première salariée, la juriste spécialiste du droit d’auteur Stéphanie Le Cam, au poste de directrice de la Ligue. Encore un bon point pour le syndicat !

Outre le besoin d’information, je pense que les syndicats d’artistes-auteurs d’aujourd’hui mènent un combat juste aussi bien pour la représentativité de notre profession dans le dialogue social mais avant tout, pour sa reconnaissance en tant que telle. Si nous nous unissons, « petits » comme « grands » artistes, l’Etat n’aura d’autre choix que de nous reconnaître pour ce que nous sommes : des professionnel·le·s, exerçant des métiers réels, et méritant des rémunérations et des droits comme tous les autres.

Legit one of them

Et c’est pour cela, même si je n’ai « publié » qu’un roman, même si je ne suis personne pour le moment, que j’ai décidé de faire partie de ces deux syndicats. Écrire est un métier solitaire, mais il n’est pas nécessaire d’être seul·e face à nos difficultés. Nous exerçons tous·tes un métier qui a encore du mal à être reconnu juridiquement, un métier solitaire souvent, un métier où la précarité est forte, alors se dire que l’on n’est pas seule, que l’on fait partie d’un groupe important de professionnel·le·s, ça rassure, ça donne confiance et finalement, ça aide à garder la motivation.

Et puis, être membre de ces deux syndicats me permet d’avoir le sentiment d’appartenir à une « confrérie », d’être officiellement considérée comme un pro de l’écriture et le l’art. C’est une sorte de reconnaissance tacite par des pairs que je me suis achetée avec mes deux adhésions et j’assume parfaitement. À défaut d’avoir publié et vendu des tas de livres, à défaut d’avoir un statut juridique précis, à défaut d’avoir la reconnaissance d’un éditeur, d’autres artistes-auteurs savent que j’existe et ainsi, je fais partie de leur « famille ». C’est difficile de se sentir légitime dans l’exercice d’un métier pareil, quand la reconnaissance de ton travail et/ou de ton talent peut ne jamais arriver (de ton vivant, ou jamais-jamais). Alors, pour moi, ces adhésions, c’est me dire que oui, vraiment, je suis autrice, quoiqu’en dise ma déclaration de revenus, quoiqu’en disent les maisons d’éditions qui ne m’ont jamais répondu. J’existe en tant qu’écrivaine quelque part ailleurs que dans mes brouillons de livres, dans mes désirs profonds ou sur mon disque dur. Et ça me fait me sentir plus forte, plus vraie, plus légitime.

Et j’ai d’autant plus besoin de cette légitimité parce que j’ai auto-édité mon premier roman.

Quand les principes s’opposent à la flemme

C’est peut-être une impression très personnelle, un sentiment très à moi, mais le fait d’avoir auto-édité mon premier roman, via la plateforme la plus controversée dans le monde pour à peu près tout – de la gestion de ses employés, à son monopole sur le commerce en ligne, en passant par la destruction des librairies qu’elle engendre dans des tas de pays – tout ça joue sur le fait que j’ai du mal à me sentir légitime en tant qu’autrice professionnelle.

C’est un questionnement très paradoxal : est-on écrivain parce qu’on écrit ou parce qu’on est publié et donc lu ? Et si c’est la seconde réponse qui l’emporte, faut-il absolument être publié par un éditeur pour se considérer écrivain professionnel·le ? À ce moment-là, ça veut dire que tous les auteur·ices auto-édité·es ne sont pas écrivain·e·s alors que pourtant, ielles ont écrit leur livres, les ont corrigés, relu, re-corrigés, re-relu, mis en page… Ils ont fait le taf d’édition pourtant, de design de couverture tant bien que mal et ont parfois investi des sommes d’argent importantes pour faire imprimer leur livre parce qu’ielles y croyaient. Ce sont donc des écrivain·e·s. Je suis donc une écrivaine. Mais pour être pro, dans ma tête, il faut que j’ai vendu des exemplaires de mon livre.

Eh bah, t’en as vendu des exemplaires de ton livre, en plus (c’est encore toi et tes interventions dans le texte, c’est cool), t’en as même vendu presque 80 !

Oui, mais pour une raison pas du tout obscure de manque de confiance en moi, le fait que je sois passée par la plateforme américaine dont il ne faut pas prononcer le nom en ligne sous peine de recevoir de la pub ciblée partout, me donne l’impression d’avoir « triché ». Je sais que c’est complètement stupide, mais j’ai une toute petite voix au fond de moi qui me dit que j’ai choisi la solution de facilité, que j’ai préféré échapper à la réalité des feedbacks de professionnels sur mon livre, que j’ai fait l’autruche sur ses incohérences et ses failles et que je suis allée sur ce site pour publier Gidéon parce que je suis une mauvaise écrivaine et que j’ai peur de voir l’illusion que j’ai un peu de talent se briser si je me confronte à la vérité.

Bienvenue dans la tête d’une personne angoissée à outrance.

Cependant, je ne regrette pas d’avoir fait ça. Aucunement. Je sais dans mon for intérieur que j’ai bien fait, que c’était ce que je devais faire, que je devais publier ce livre, tant pis si les éditeurs que j’ai contacté ne l’ont pas trouvé suffisamment intéressant pour le choisir, il fallait, pour moi, pour faire taire les milliers de petites voix de merde que j’ai dans la tête, que je le fasse. Et peut-être, même, si mon prochain livre ne se fait pas accepter par une maison, que je recommencerai l’auto-édition – probablement pas sur la même plateforme, mais pourquoi pas ? Si moi, je crois en mon ouvrage ? Si moi, je crois en l’histoire que j’ai passé des mois à travailler ? Qu’est-ce que ça peut foutre que le résultat ait été choisi par une maison d’édition ou pas finalement? Peut-être qu’il aura un succès moins fulgurant, c’est vrai. Peut-être qu’il me faudra investir plus de temps et d’argent pour le promouvoir, oui. Mais ce qui m’importe, au fond, c’est qu’aujourd’hui, je n’ai plus seulement envie d’écrire, j’ai envie d’être lue. Et si, pour cela, je dois gérer les choses moi-même, qu’à cela ne tienne.

Mais, comme je l’ai dit un peu plus haut, j’hésite à utiliser la même plateforme. D’un côté, j’ai des principes et ça me fait chier de donner de l’argent à une entreprise multinationale qui en engrange déjà bien trop sans en faire quoi que ce soit de vraiment bien. Mais d’un autre, et c’est là que ce sont des génies, publier un livre via cette plateforme est d’une simplicité enfantine et surtout, c’est gratuit. Et pour une personne flemmarde troisième dan comme moi, qui n’a pas les moyens (pour le moment) d’investir de l’argent dans la publication de ses ouvrages, c’est LA solution idéale.

J’ai encore le temps d’y réfléchir, hein, j’ai à peine terminé la première révision du-dit ouvrage (qui s’appelle pour le moment « Au fond du Trou (ceci n’est pas un porno)« , je le rappelle).

Tiens d’ailleurs, ça prend du temps à écrire un livre ? (encore toi avec tes questions qui tombent à chaque fois fort à propos !)

Pour être parfaitement honnête et te donner une réponse de merde à la fois, ça dépend.

Et je vais même te laisser sur un suspens et t’inviter à attendre le prochain article de la série « La vie d’artiste » pour obtenir plus d’explications !


Photo de Jessica Lewis provenant de Pexels.

2 commentaires pour “La vie d’artiste (partie 2/?)

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