Comme dans un livre ouvert

Je n’ai jamais vécu une telle expérience de lecture. Elle tient du mystique, du métaphysique, de l’impression d’être entrée dans la matrice. Je sais, c’est beaucoup, voire même peut-être un peu trop, mais laisse-moi te raconter ma rencontre avec le roman vainqueur du prix Goncourt 2020, signé Hervé Le Tellier.


Il y a quelques jours, j’allai à ma séance bimensuelle chez la psy et alors que je m’apprêtai à partir, elle me dit :

Est-ce que vous avez lu le dernier Goncourt ? L’Anomalie, de Le Tellier ? Il faut IMPÉRATIVEMENT que vous le lisiez.

Oui, comme ça, en insistant sur le « impérativement » et en me disant que vraiment, vraiment, je devais le lire.

Il y avait de l’urgence dans sa façon de me conseiller ce roman, comme si elle détenait un secret que je ne connaissais pas encore mais qu’il me fallait à tout prix découvrir.

Comme je suis curieuse comme personne et que son côté Mère Fouras me livrant une énigme m’avait définitivement hameçonnée, je me suis aussitôt rendue à la librairie la plus proche pour acheter, pour la première fois de ma vie, un Goncourt.

J’ai du résister à l’envie de m’y plonger immédiatement et ai attendu le soir, pour commencer la lecture de ce roman, au moment d’aller me coucher. Je n’ai décroché qu’à deux heures du matin, après avoir lu plus de la moitié du livre – et encore, je me suis forcée à le poser.

L’histoire, en gros, c’est celle de plusieurs personnages que l’on suit dans un laps de temps défini, entre mars et juin 2021. Tous ont pris le même avion New York – Paris et tous se retrouvent au cœur d’un phénomène incroyable. L’auteur raconte un peu de la vie de chaque personnage, leurs histoires d’amour, leurs peines, leurs magouilles et on finit par s’attacher à ce petit monde et avoir vite envie de savoir où va nous mener le vol AF006 New-York-Paris du mois de mars 2021.

Ça, c’est pour la version « classique » de la lecture, le premier niveau. Le propos de base du récit.

Ma lecture à moi a très vite pris une tournure étrange.

Stranger things

D’abord, parce qu’un des personnages s’appelle Gidéon. Le co-pilote du vol au cours duquel la vie des personnages va totalement vriller s’appelle comme le personnage principal de mon roman !

Haha, me suis-je dis en voyant ça, tu m’étonnes que ma psy, à qui j’ai offert mon premier livre, m’ait conseillé de le lire ! C’est pas tous les jours que le prénom Gidéon apparaît dans un Goncourt ! Haha.

Ha.

[ATTENTION : À partir d’ici, il y a des spoilers sur le roman de Le Tellier et le mien]

J’ai commencé à me sentir bizarre quand l’auteur a fait mention d’un « Protocole 42 », délibérément nommé ainsi en référence à Douglas Adams par un des autres personnages, dans son roman. Décidément, ça en fait des coïncidences avec mon livre ! Même si dans mon cas, j’avais appelé ça « Article 42 » et que ça servait aux Instances créatrices de l’univers à supprimer la population d’une planète alors que dans le roman de Le Tellier, c’est un protocole qui permet de gérer les problèmes qui peuvent subvenir lors d’un vol ou plutôt, de gérer les éventuels problèmes auxquels le personnage n’aurait pas pensé dans son protocole rédigé pour le Ministère de la Défense Américaine. (Oui je sais, je raconte mal).

C’est dingue, me dis-je. Complètement dingue. Article 42, protocole 42…!

Je sais qu’on est des milliers à avoir les mêmes références littéraires mais c’est fou de retrouver celle-ci dans le Goncourt 2020 et surtout, dans une histoire comme celle que raconte Le Tellier !

Pour te situer, on se parle quand même d’un avion, qui a traversé une tempête en plein vol au mois de mars 2021 et qui ré-apparait une seconde fois en juin de la même année au même endroit, sorti de nulle part, résultant dans la duplication dudit avion et de tout ce qu’il contenait à son bord, passagers, personnel navigant etc.

Les passagers du premier vol (parti en mars et arrivé en mars) ont donc vécu quatre mois de plus que les autres, qui ont atterri, avec le second vol « dupliqué », en se pensant toujours en mars alors qu’ils sont en fait en juin.

(Oui, je sais je raconte mal. Tu devrais lire le livre, c’est plus sûr.)

Plus j’avançais le livre, plus je comprenais pourquoi ma psy m’avait dit de lire impérativement ce roman. Deux avions, deux fois deux cent et quelques passagers, deux romans dans lesquels je découvre des coïncidences narratives étonnantes.

Duels de dualité

Un des personnages de cette histoire c’est Victor Miesel. Victor est un écrivain « confidentiel », persuadé de n’être pas grand chose mais bien content, au début de l’histoire, de se cacher derrière son rien, son boulot de traducteur qui paye les facture et annule, en quelque sorte, les échecs relatifs de ses romans édités. Cependant, Victor (dans sa version dupliquée) sera bien heureux d’être dans la lumière quand l’histoire prendra cette tournure inattendue.

Ça m’a piqué de me reconnaître un peu trop dans ce personnage ! Victor, à sa manière, m’est apparu comme un reflet de moi, déformé certes, mais à la fois très proche de ma réalité, de mon ressenti, de mes peurs d’écrivaine.

Au fur et à mesure que j’avançais dans ses pages, le livre me donnait envie de pleurer – de joie, de nostalgie, d’étonnement, je ne sais pas, c’était un mélange d’émotions diverses que je ne m’expliquais pas. Mais toujours est-il que je ressentais beaucoup de choses, que ça me remuait, très profondément.

Ce livre a tout ce que j’aime. Un intrigue alambiquée où tout s’imbrique. Des personnages normaux qui ressentent des émotions normales dont on ne parle pas toujours dans la vraie vie et que ça fait du bien de voir écrites et décrites par quelqu’un d’autre que soi.

Il m’a fait quelque chose de fort au cœur.

Mais, alors que je me résolus enfin à le poser pour dormir, je n’arrivais pas encore à dire ce que c’était.

Mystère et mystique littéraire

Le lendemain soir, après avoir passé la journée à penser à ce que j’avais lu la veille, je continuai ma lecture de L‘Anomalie. J’allai me coucher volontairement plus tôt pour pouvoir finir le livre entièrement. Il fallait que je le finisse, que je sache où allaient les personnages et où me mènerait cette histoire.

Une fois lue la dernière page du roman, une page dont la forme a autant d’importance que le fond, d’ailleurs, j’ai fait ce que je fais toujours quand je suis perturbée, j’ai écrit.

J’ai écrit que ce que je venais de vivre m’apparaissait comme une expérience de lecture et une expérience personnelle qui tiennent du mystique.

J’ai écrit : Avec un livre pareil, on se dit qu’il n’y a pas de coïncidences mais pourtant, il ne peut en être autrement.

J’ai écrit que j’avais parfois eu l’impression de lire ce que quelqu’un qui m’aurait lu ou qui aurait carrément lu en moi aurait pu écrire. De lire ce qu’un autre aurait fait de mon imagination avec son propre talent.

Vers la fin du roman, par exemple, Le Tellier introduit un personnage d’expert en vol d’œuvres d’art, comme dans le texte sur lequel j’ai commencé tout doucement à travailler l’année dernière et dont j’envisage de faire un roman !

C’est hallucinant. Incompréhensible. Mystique. Magique. Je ne comprends pas pourquoi ce livre existe mais je comprends qu’il me parle très personnellement, très directement, me fait référence à moi-même comme si j’étais Victor June qui aurait voulu écrire un livre pour faire une blague, pour se manifester à grand renfort de clins d’œil appuyés, à Victor September, celui qui n’a jamais atterri car le président des États-Unis l’a fait exploser à peine avait-il commencé à exister.

Métaphysique des idées

Après la lecture de ce livre, je n’ai pas arrêté de me répéter que c’était une blague. Je me le demande encore sincèrement. Est-ce une blague ? Est-ce cela que ma psy a voulu me montrer en me disant de lire impérativement ce livre ? Ces coïncidences ? Ces clins d’œil ? Ces cheminements de pensées que même moi je ne savais pas que j’avais et qui pourtant n’ont fait que me sembler familiers ?

J’ai vécu une expérience parfaitement irréelle avec ce roman. Surréaliste. Hors du commun.

Je me remémore les chapitres et je repense à toutes ces moments où j’ai eu l’impression de lire en moi.

Les références au FBI, la NSA, à la communication, aux réseaux sociaux et toute la satire qui en ressortait des propos de Le Tellier, c’était comme lire un mélange entre Gidéon, des fragments de mon imagination et certains de mes sujets préférés. J’ai eu l’impression d’être (dans) un épisode de Dirk Gently.

Et puis, il y a ces tranches de vie, ces portraits de personnages que j’aurais aimé écrire. Tout en beauté, en finesse et en poésie. Il y a cette bonne dose d’humour distillée dans tout l’ouvrage alors qu’il dépeint tout ce qu’il y a parfois de plus triste dans ce qui fait l’être humain.

Et puis il y a l’Amérique, très présente dans le roman. L’Amérique avec ses contradictions, ses paradoxes, cette Amérique qui me fascine et me passionne depuis toujours…

Il y a tout ce passage sur Dieu et les religions. La paix contre l’envie d’avoir raison. Les dérives, l’abrutissement, le fait que personne n’aura jamais la solution…

Toutes ces formes de violence qui sont racontées, la violence de la guerre, de l’inceste, de l’amour, de la trahison de soi et de l’autre…

L’omniprésence de la dualité, de la gémellité, de l’union et de la séparation, aussi…

Suis-je dans une anomalie moi aussi ?

I’m just a copy of a copy of a copy

Everything I say has come before

Trent Reznor, Nine Inch Nails, Copy of a, in « Hesitation Marks« , 2013.

J’ai l’impression que L’Anomalie est le résultat d’un télescopage d’idées complètement surnaturel comme Elizabeth Gilbert le raconte dans Big Magic (Comme par Magie, en français).

Un jour, au hasard d’une discussion avec son compagnon à propos d’un fait divers en Amazonie, Elizabeth Gilbert se trouve éperdument inspirée par une idée de livre : un récit qui se déroulerait au Brésil dans les années soixante ! L’écrivain commence à écrire ce roman immédiatement, pleine d’enthousiasme, quand soudain, un drame personnel l’oblige à interrompre l’écriture de ce livre. Deux ans plus tard, lorsqu’elle peut enfin reprendre le travail d’écriture de ce livre, Elizabeth Gilbert explique qu’elle n’y parvint pas : son idée s’était, selon elle, lassée d’attendre et l’avait quittée.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quelques années plus tard, une amie à elle, la célèbre romancière Ann Patchett, dépeint à Elizabeth un projet d’écriture en cours. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, le livre qu’était en train d’écrire Ann se trouve être exactement le même que le livre amazonien qu’avait commencé Elizabeth. À l’exception de l’époque dans laquelle évolue l’histoire, le récit est absolument identique : mêmes personnages, mêmes endroits, même intrigue, même romance.
Les deux artistes en concluent alors que l’idée s’est officiellement transmise le jour de leur première rencontre, lorsqu’elles ont échangé une bise…

Chronique de « Big Magic », sur le blog d’Olivier Roland « Des livres pour changer de vie »

Les idées vivent, comme le dit Elizabeth Gilbert et pour se réaliser, elles ont besoin d’un être humain pour collaborer avec elle. Ces idées sont-elles allées s’épanouir ailleurs car je n’étais pas prête pour elles ? Sont-elles allées chez Le Tellier parce que ce que j’avais fait d’elles n’était pas suffisant, pas assez ? Avaient-elles envie d’être exploitées autrement ?

J’ai l’impression d’avoir été plagiée, mais pas un plagiat où l’auteur aurait pioché des morceaux de mon histoire pour écrire la sienne. J’ai l’impression qu’on a plagié mon âme. Et je ne suis même pas en colère parce que c’est écrit avec tout le talent que je n’ai pas encore.

C’est véritablement comme si j’avais lu un aperçu de ce dont je suis capable. Comme si j’avais reçu, dans ce roman les encouragements à la fois d’un pair et de l’univers. Comme si « on » m’intimait à continuer d’écrire, à ne pas lâcher, à persévérer malgré les refus, les rejets, les angoisses, les peurs, le manque de confiance, l’impression d’être toujours moins.

Comme si, en lisant ce livre, « on » m’avait dit : Regarde tout ce que tu peux encore faire. Regarde, ce que tu as en toi, ça peut donner un livre comme celui-là. Regarde et crois en toi.

Je suis encore abasourdie par ce livre et peut-être que quand tu me liras, tu te diras que je suis folle, que je vois des signes où il n’y en a pas, que j’entends des voix.

Tu auras sûrement raison. Ou sûrement pas.

L’avenir me/nous le dira.

Un mot pour le lauréat : Monsieur Le Tellier, vous êtes fort, très fort et je vous envie en vous lisant. Cependant, je me dis aussi que si je continue, mon imagination étrange et alambiquée a une chance de m’emmener aussi loin que vous, avec ou sans bandeau rouge, mais en tout cas sur un présentoir. Merci pour ce roman.

Un dernier mot pour ma psy, qui, j’espère me lira : Bien joué !

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