couverture du roman Gidéon de Hélène Trouvé

Gidéon – Épisode 1 : Mort aux cons

Bon, ok, ça suffit, j’en ai ras la casquette, dit Le Chef, Sérieusement ça fait des siècles que ça dure et on dirait qu’ils comprennent toujours pas ! Ça me gonfle ! »

Il repassa encore une fois la vidéo projetée sur grand écran, pour appuyer son propos, pour montrer à l’Équipe réunie ce matin-là, dans Le Bocal, appelé ainsi à cause de ses baies vitrées en guise de murs, qu’il avait raison, que sa décision était justifiée.

La vidéo montrait un présentateur de journal télévisé, blond, la quarantaine, vêtu d’un costume sobre et élégant. Une cravate rouge apportait un peu de couleur et de relief au bonhomme dont on avait pris soin d’aplanir la coiffure comme la personnalité pour plaire aux téléspectateurs. Les plans alternaient entre le type qui lisait son prompteur et des visions de liesse où l’on voyait la foule applaudir un vieux bonhomme tout orange, à la coupe de cheveux improbable. On aurait dit qu’il avait un petit rongeur mort posé sur le haut du crâne, mais ça ne l’empêchait pas de parader sur scène, joignant les mains en signe de reconnaissance, puis saluant la foule, puis joignant les mains à nouveau.

Dans la salle où était filmé l’événement, on pouvait lire le slogan « Make America Great Again » partout : sur les t-shirts, les casquettes, les badges, les écrans géants. La foule hurlait de joie et scandait le nom du type orange « Donald Trump ! Donald Trump ! »

Une voix-off commenta :

« Contre toutes attentes ou presque, c’est Donald Trump qui remporte ces élections et devient le 46ème Président des États-Unis. Un véritable choc pour l’Amérique et surtout pour les sondeurs qui avaient massivement prédit la victoire d’Hilary Clinton… ».

Le Chef appuya sur pause. Il regarda les membres de l’Équipe les uns après les autres, droits dans les yeux :

– Vous comprenez bien qu’on ne peut pas se permettre de les garder ? Vous voyez bien…vous le savez… ! Ils ne pourront pas aller mieux. Ils sont… Ils sont trop cons… dit-il, non sans une certaine émotion dans la voix, agitant les bras vers l’écran.

Les membres de l’Équipe se regardèrent. Les têtes baissées, attristés, résignés. Certains enfouirent leurs visages dans leurs mains. D’autres se passaient la main dans les cheveux, tournicotant une mèche jusqu’à en faire des nœuds.

L’ambiance était tendue, l’air pesant.

Personne n’était vraiment prêt à accepter la prise d’une telle décision, même si elle était inévitable.

Les Humains allaient devoir disparaître.

C’était la règle :

« Quand la population d’une planète atteint un niveau de stupidité trop élevé, elle représente un danger pour elle-même et/ou pour les autres. Dès lors, cette population doit être supprimée dans le but de préserver au maximum les ressources de la-dite planète. L’OGC pourra décider d’y introduire une ou plusieurs autres espèces pour la repeupler et faire perdurer la Vie, sous quelque forme que ce soit. »

C’était le fameux article 42 du Code de l’Organisme de Gestion des Civilisations, ou l’OGC comme on l’appelait parfois administrativement dans l’Ether.

Permettez-moi une petite parenthèse.

Oui parce que ça se passe comme ça l’Univers, en fait. Les galaxies, les systèmes solaires, les étoiles, les planètes, les lunes… tout le bazar, tout ça c’est régulé dans l’Ether. Me demandez pas de vous situer ça sur une carte, vous avez pas encore la capacité de visualiser ça. Disons que c’est « Là-Haut », ça vous parlera, ça.

Là-haut, donc, divers organismes sont chargés de l’organisation et de la gestion de tout ce qui se passe dans l’Univers. Au niveau de chaque planète habitée, comme par exemple, la Terre – je ne vous parlerai pas des autres, elles sont bien trop loin pour que ça vous intéresse d’ailleurs– donc au niveau de chaque planète habitée, il y a des Équipes de l’OGC, qui gèrent les habitants des planètes et qui font en sorte que ces derniers ne détruisent pas tout sur leur passage.

Globalement, c’est organisé comme toute bonne Administration qui se respecte : mal.

Fun fact : L’Article 42 a déjà été employé par les Équipes en charge de la gestion de la Terre, à plusieurs reprises. Par exemple, quand les dinosaures ont commencé à tout écraser avec leurs grosses pattes et à prendre trop de place sur le globe, il a été décidé de les virer manu naturali, en l’occurrence, à grands coups de météorites et autres changements brusques de températures.

Alors oui, les gros reptiles étaient mignons, mais ils foutaient un bazar monstre. L’Équipe Évaluation et Suivi de la Terre en a vite eu marre de les voir transformer la planète bleue en litière géante. Elle avait alors pensé que laisser la place à l’être Humain, a priori, plus débrouillard et plus pacifique, serait une bonne idée.

Dont acte.

Fermez la parenthèse. Reprenons.

Le Chef alluma son moniteur et commença à taper le compte-rendu à destination des Instances.

« Madame, Madame, Madame,

L’Équipe Évaluation et Suivi de la Terre, réunie en session extraordinaire, préconise ce jour, au vu des actes plus stupides les uns que les autres perpétrés par les Humains depuis des milliers d’années terriennes, la destruction de la population Humaine dans son entièreté et son remplacement par une espèce moins nocive pour la Planète. Bien à vous, bisous ».

« Non, j’déconne je vais pas laisser le « bisous » ! », tenta Le Chef, en regardant ses équipiers avec un sourire niais, qui disparut rapidement face à l’absence de réaction de son auditoire.

Alors qu’il allait envoyer son rapport aux Instances, une voix s’éleva autour de la table.

« On est obligés d’avoir une attitude si radicale, Chef ? Vraiment ? Un article 42, comme ça, pour ça ?! Attendons un peu, soyons « Humains » une petite minute, si j’ose dire !

C’était Jean, l’un des membres de l’Équipe EST. Beau brun, la trentaine, il avait tout fait pour l’intégrer, dès la fin de ses études.

Depuis qu’il était gamin, il avait tout vu, tout lu, tout écouté sur les Humains. C’était sa passion. Comment ils avaient été déployés là par les Instances, la toute première fois, suite à la destruction des dinosaures, les premiers prototypes d’Humains lancés sur le marché, les retours de produits peu performants, les nouveaux designs, les lancements des diverses civilisations à droite à gauche pour voir laquelle évoluerait le plus vite et le mieux… Depuis toujours Jean trouvait la population de la Terre fascinante tant par sa capacité à évoluer que par sa tendance à l’auto-destruction.

« Les connards les plus attachants de l’Univers », qu’il les appelait. Il avait pas complètement tort, si vous voulez mon avis.

Il avait été admis au sein de l’Équipe EST quelques mois auparavant, après avoir gravi les échelons de l’OGC assez brillamment. En dehors de ses journées de pure observation des Humains et du tri de la paperasse de l’Équipe, son statut de petit dernier lui avait conféré le droit d’assister aux réunions et surtout de bien fermer sa gueule. Droit qu’il bafouait en cet instant, quitte à se griller auprès du Chef.

Il poursuivit.

– Monsieur, sans vouloir vous manquer de respect, ni tenter de remettre en cause vos choix éclairés, dit-il avec une pointe de flatterie dans la voix, – il avait vite compris comment ça fonctionnait à l’OGC – je pense qu’on pourrait peut-être envisager de trouver une solution alternative à la destruction totale des Humains.

– Mais qu’est-ce que vous croyez ? répondit de Le Chef, haussant le ton, qu’on se branle la nouille depuis des siècles ? Qu’on n’a pas déjà essayé de leur faire comprendre que s’ils arrêtent pas leurs conneries, ça va mal finir ? La peste noire, les famines, la tektonik ? Vous croyez qu’on n’a pas tenté de leur faire passer le message ?!

– Je sais Chef, je sais. Mais ils sont têtus, ils ont besoin qu’on leur répète…

– Et Jésus ! l’interrompit Le Chef, Jésus, bordel ! Bouddha, Mahomet, Krishna, les animaux à la con, là, mi-aigles, mi-loups, putain, c’est pas faute de leur avoir envoyé des émissaires aux quatre coins du globe pour essayer de leur faire comprendre que ce qu’il faut faire, c’est vivre dans la paix et l’amour, acquérir des savoirs et de la sagesse et grandir, et pas tenter de se butter les uns les autres en permanence !

Le Chef perdait patience. Le visage rouge, sa chemise lui sortait du pantalon à force d’agiter les bras lorsqu’il parlait.

Jean insista :

– Chef, s’il vous plaît ! Je vous l’accorde, je ne suis pas très objectif avec les Humains, j’y suis très attaché. Leur diversité, leur capacité de survie, leur créativité, ça leur donne un petit je ne sais quoi que les éléments vivants des autres planètes n’ont pas. Je reste persuadé que si on leur donne encore un peu de temps, ils finiront par comprendre ! Regardez où ils en sont déjà arrivés, ça serait vraiment dommage de les arrêter en si bon chemin. Ils sont à deux doigts de réussir à créer une forme autonome d’intelligence artificielle ! C’est fabuleux !

– Me parlez pas de ça, bon sang, je suis sûr qu’ils vont encore voir en cette « découverte » une opportunité pour se foutre sur la gueule, ces connards… asséna Le Chef.

– D’accord, je le reconnais, ce ne sont pas nos éléments vivants les plus fut-fut. Si on les compare à ceux des autres Planètes Habitées, il est certain qu’on trouvera toujours meilleur. Mais ils ont tenu si longtemps sans crever que je me dis qu’on devrait leur laisser une chance ! », plaida Jean. Il était à deux doigts de tenter le regard « chaton suppliant » mais il se dit que c’était peut-être too much…

Le Chef n’en croyait pas ses oreilles ! Pour qui il se prenait celui-là ! C’était quoi son nom d’ailleurs à ce bleu ? Franchement, donner encore une énième chance aux Humains… On aura tout entendu ! Il se tourna vers le reste de l’Équipe, incrédule face à tant d’audace, les yeux écarquillés.

– Non mais vous le croyez, vous, ce type ? Balança-t-il. On va pas leur donner ENCORE une chance, quand même !J’ai pas raison ? Hein ? Il regarda les membres de l’Équipe les uns après les autres, à la recherche d’un acquiescement.

Il trouva surtout des visages gênés.

– Quoi ? Me dites pas que vous êtes d’accord avec lui ?! Jackie, lança-t-il à une de ses plus anciennes collaboratrices, vous êtes là depuis au moins aussi longtemps que moi, vous les connaissez, vous êtes d’accord avec moi, la plaisanterie a assez duré avec les Humains !

Jackie se tortilla sur sa chaise. Visiblement mal à l’aise, elle cherchait ses mots.

– Et bien, franchement, oui, oui, non mais on est d’accord, ils sont particulièrement stupides et ils sont allés trop loin, là. Élire un clown orange à la tête d’une des plus grandes puissances économiques de leur monde, c’est a priori une bonne grosse idée de merde, si je puis me permettre l’expression. Mais je ne sais pas Monsieur, je les aime bien, moi aussi, ça m’embête quand même de les éliminer comme ça…

Elle avait l’air désolée de ne pas être d’accord avec lui mais la franchise avait pris le dessus sur sa volonté de lui faire plaisir.

-Ah d’accord ! Merci Jackie, merci !, dit-il en applaudissant. Me dites pas que vous autres aussi, vous pensez la même chose ? demanda-t-il au reste de l’Équipe. Le silence et les regards gênés qu’il obtint en guise de réponse voulaient tout dire.

– Oh bah merde alors, souffla le Chef, c’est la meilleure.

Il avait beau avoir une folle envie d’en finir avec l’Humanité, il ne pouvait pas faire fi de l’avis de son Équipe. On était dans une Administration respectable ici, à l’OGC, pas chez ces psychopathes de la R&D (Réalisation & Destruction, les inventeurs des trous noirs, NDN) qui foutaient le bordel dans l’Univers avec leurs inventions à la con sans respecter l’avis de personne.

Il s’empara de son ordinateur en grognant et cliqua sur « Annuler ».

– Je vous préviens, dit-il sur un ton déterminé, si vous me faites passer pour un con auprès des Instances avec votre histoire de les garder encore un peu, ça va très mal se passer !  Surtout pour vous, Jackie ! »

 


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