Elles sont partout. Elles ont envahi Etsy comme les rayons des librairies et on en croise même dans les rues de Paris, Marseille et même de Châteauroux ! On parle d’elles dans des essais, on leur consacre des bandes-dessinées (« Sacrées Sorcières » adaptée en BD par Pénélope Bagieu est sorti au début du mois de février), elles sont stars de séries télé (The Chilling Adventures of Sabrina sur Netflix en est à sa troisième saison et une quatrième est en préparation), présentatrices de podcast (Z comme Zodiaque, Invente ton Ciel, Sorcellerie Blanche...), « passeuses de savoirs » suivie par des milliers de personnes sur Internet (Lisbeth Nemandi, Jack Parker, Karlota Aleviosa...) ou même, créatrices d'écoles à Paris et au Québec (Mün et Ouitch) !
Elles, se sont les sorcières.
Nous assistons depuis quelques années maintenant, à un retour de la magie et plus généralement de l’ésotérisme au cœur des tendances et la sorcière occupe, dans ce domaine, le devant de la scène.
Mais attention, je ne vous parle pas du cliché de la sorcière au nez crochu, qui tente d’empoisonner la belle jouvencelle afin de s’octroyer le prince et le royaume – les femmes ont autre chose à faire en 2020 et un nez crochu ne nous met plus (ou en tout cas ne devrait plus nous mettre) en colère au point d’avoir envie de tuer notre prochaine de jalousie #bodypositive !
Non, je vous parle de la sorcière 2.0, la sorcière nouvelle génération, en phase avec son temps, qui explore les possibles et voyage à la frontière du mystique new age, de l’esthétique et de l’éco-féminisme. « Très sensibles à la spiritualité et proches de la nature, elles ont recours à l’ésotérisme et aux médecines douces qu’elles s’approprient personnellement: réfléchir à son avenir grâce aux tarots, trouver l’inspiration via l’astrologie, prendre soin de soi grâce à des cristaux… », je vous présente la sorcière moderne, telle que la décrivait la journaliste Juliette Geenens sur Cheek. Magazine.
Alors, effet de mode ou renouvellement d’une pratique longtemps remisée au rang de « superstitions de bonnes femmes » (et donc dénigrées par la société patriarcale dans laquelle nous évoluons) ?
Reprenons depuis le début ou du moins, depuis 2017 car c'est à peu près l'année où tout a recommencé. Comme si l’univers voulait nous dire quelque chose, il y a eu une sorte d’alignement des étoiles, ou en tout cas une conjonction d’événements qui ont conduit à réintroduire la magie/sorcellerie dans nos vies.
Aux USA, c’est l’éclatement de l’affaire Weinstein à Hollywood, dans le sillon du mouvement Me Too, et ça a eu un retentissement international, un véritable « mouvement social féminin du 21è siècle », comme le titrait la journaliste Pauline Croquet dans le blog Pixels du Monde en 2018. En France aussi, dès 2017 on n’en finit plus de balancer nos porcs… partout dans le monde les femmes commencent à en avoir ras la casquette de dire amen et font entendre leurs voix plus fort pour reprendre la place (médiatique, sociale, professionnelle…) dont on les avait privé pendant de trop longues années.
A la même période, Donald Trump nous fait cadeau de son dégueulasse « Grab her by the pussy » ainsi que d’autres sorties misogynes (voire crimes à caractères sexistes et sexuels pour lesquels il n’a pas encore été impeaché) dont on se serait bien passé. Pour dénoncer et contrer les horreurs du président américain, va (re)naître en parallèle, le mouvement W.I.T.C.H. (Witche’s International Troublemaker Conspiracy From Hell – « le complot international des sorcières fauteuses de trouble de l’Enfer », mouvement originellement fondé aux USA en 1968 dans le cadre du mouvement pour la libération des femmes).
Et quand la chanteuse Lana Del Rey annonce participer à un événement organisé par ce groupe, ça prend une toute autre ampleur. W.I.T.C.H. a en effet lancé un appel à participer à un rituel de sorcellerie à minuit, les soirs de lune décroissante des mois de février, mars, avril et mai de 2017. L’objectif ? Tenter de bouter Trump hors de la Maison Blanche ou en tout cas, comme le cite précisément le rituel de « contenir Trump afin qu’il ne puisse pas remplir (les) esprits de haine, de confusion, de peur ou de désespoir ».
Le fait que la chanteuse relaie cet appel est une grosse étape dans la médiatisation d’une pratique qui était déjà en train de renaître de ses cendres. L’affaire, en plus d’être mise en lumière sur les réseaux sociaux par Del Rey elle-même, qui est suivie par près de 10 millions de personnes rien que sur Twitter, a également été relayée dans la presse, notamment par Rolling Stones, Slate, Libération ou encore les Inrocks.
L’affaire aurait pu en rester là : une chanteuse s’intéresse à l’occulte et relaie un appel de quelques zinzins dans son genre, on aurait simplement pu se moquer d’elle et passer à autre chose, mais ça n’est pas tombée dans l’oreille de sourdes. Bien au contraire.
En effet, en France toujours en 2017, des manifestantes contre la loi Travail arborent chapeaux pointus et banderoles invitant à envoyer « Macron au Chaudron » - une initiative du comité anarchiste de la fac Paris 7 qui a fondé le Witch Bloc, un groupe qui revendique un féminisme radical.
Comme l’explique Mona Chollet, dans son ouvrage passionnant « Sorcières : La Puissance Invaincue des Femmes », paru aux Éditions de La Découverte, « la figure de la sorcière semble hanter les féministes actuelles ».
La sorcière, dit Mona Chollet, une figure à la jonction des combats féministes contre la société patriarcale et pour l’égalité femmes-hommes, mais aussi, de « l’empowerment » des femmes.
Elle représente la « sage-femme », dans le sens de celle qui sait, qui suit son intuition et ses connaissances pour soigner, qui vit en harmonie avec la nature et qui se retrouve, dès que ça va mal, accusée de mille maux, chassée, « brûlée vive ». C’est d’ailleurs, en substance, ce que décrit en 2016, Carole Sandrel dans « Le Sang des Sorcières », qui analyse la chasse aux sorcières, durant laquelle des milliers de femmes entre les XVè et XVIIè siècles en Europe et aux USA ont été tuées par « des hommes de loi et de foi ». Pour l’autrice, il s’agit d’une conséquence tragique de la misogynie de l’époque, qui a préféré accuser ces femmes de danser avec le diable plutôt que de chercher les véritables causes aux guerres, aux maladies, à la mortalité infantile ou aux mauvaises récoltes.
La sorcière apparaît alors, pour certaines féministes, comme une femme forte, puissante, « sachante » mais surtout persécutée et cette dernière résonne avec leurs combats. Symbole de la lutte contre l’oppresseur, la sorcière devient un véritable modèle de force et d’indépendance qu’on a envie de s’approprier, de suivre et d’imiter.
En cette année 2017, comme depuis près d’une dizaine d’années déjà, les luttes féministes sont en train de toucher une nouvelle génération de militantes et d’allié·e·s qui se sont alors regroupées autour de la figure de la sorcière.
Mais des sorcières, dans la vraie vie, des pratiquantes de la magie, de la Wicca ou de tout autre branche d’ailleurs, comme de hoodoo, le vaudou ou la santeria, il y en a toujours eu. Et voyant le nouvel engouement autour de la sorcière, ces femmes des générations précédentes qui s’intéressent à la magie depuis bien longtemps, ont eu envie de partager leur pratiques et leurs croyances. C’est là qu’internet est entré en jeu pour permettre la propagation et le développement du phénomène.
Instant « mamie te raconte sa vie », quand j’étais adolescente, je m’intéressais déjà à la sorcellerie, à l’occultisme mais Internet n’existait pas encore. A cette époque, pour trouver de l’information, des sorts, des rituels, des grimoires, on cherchait désespérément des livres et pour moi qui habitais dans une petite ville du sud de la France, ce n’était pas une sinécure ! Pas de BNF avec des archives pleines à craquer de livres d’ésotérisme du 19è siècle, ni de librairies occultes spécialisées comme on peut trouver dans certaines grandes villes.
J’aurai pu tenter d’obtenir des infos « à l’ancienne » par tradition orale, mais encore eut-il fallu que je connaisse d’autres initié·es et mon petit groupe de sorcières en herbe n’en avait pas trop sous la main non plus. Heureusement, c’était les années 90 et la presse magazine était encore bien vivace et on a trouvé le magazine « Sorcières et Sortilèges » qui nous a fournis de quoi assouvir notre soif de magie.
Mais aujourd’hui, grâce à Internet, les sorcières peuvent bien plus facilement se retrouver et trouver de l’information. Sites web, e-books, livres anciens numérisés, groupes Facebook, comptes Instagram et même cours en ligne sur des plateformes d’e-learning, la sorcellerie se vit désormais au- delà des frontières et des barrières de langues.
En 2017, encore et toujours, arrive Jack Parker (Taous Merakchi de son vrai nom, autrice française que j’aime d’amour qui a écrit « Le Grand Mystère des Règles ») qui lance la newsletter « Witch Please » où elle partagea chaque semaine ses expériences de sorcières, elle qui baigne dans l’univers de l’occulte depuis l’enfance. Des chaînes Youtube sur le sujet commencent à fleurir (The White Witch Parlour) et le hashtag #WitchesOfInstagram explose sur la plateforme de partage de photos.
« Depuis quelque temps, j'observe une espèce de résurgence de cet intérêt pour tout ce qui est magique, mystérieux et, par conséquent, puissant. Il y a comme un retour naturel au monstrueux et au fantastique, qui nous permet d'oublier la dureté du monde et de nous offrir une forme de contrôle sur l'univers et nos destins à toutes et à tous.», analysait Jack Parker, dans un article paru sur Slate.
C’est cette même année que j’ai renoué avec l’univers de la sorcellerie, que j’avais un peu mis de côté depuis une quinzaine d’années, en voyant des femmes que je suivais déjà sur les réseaux parler de plus en plus librement de leurs croyances et de leurs pratiques. Et c’est certainement la même chose pour des milliers d’autres femmes qui ont trouvé ou retrouvé le chemin de la magie.
Pour moi, ça s’est cristallisé autour de quatre femmes :
- Jack Parker,
- Diglee, dessinatrice et autrice française, passionnée de tarot de Marseille (qui illustrera d’ailleurs le grimoire Witch Please),
- Veronica Varlow danseuse burlesque américaine et sorcière initiée par sa grand-mère,
- Neghar Fonooni, athlète féministe américaine adepte du tarot également mais aussi des cristaux.
Et au même moment, il y en a eu des centaines comme elles dans le monde.
Alignement des planètes. L’univers a eu l’air de conspirer pour que la sorcière regagne le devant de la scène.
Ainsi, des femmes qui, parce qu’elles en avaient assez d’être réduites au silence, de voir leurs croyances, voire leur foi, reléguées au rang de « trucs de bonnes femmes », se sont reconnues dans cette figure de la sorcière, que l’on veut faire taire et n’ont plus eu envie d’avoir peur d’être celles qu’elles avaient envie d’être. Elles ont eu envie d’être des femmes indépendantes, maîtresses de leur vie, fières.
Des sorcières.
Il y a des tas d’autres raisons qu’on n’arrive toujours pas à expliquer (c’est ça aussi la magie) qui ont participé au fait que les sorcières (re)sortent de leurs cachettes pour enfin se montrer au grand jour. Toujours est-il que plus de quatre siècles après avoir été persécutée, la sorcière est devenue le symbole féministe du moment : indépendance, sororité, bien-être, compréhension et acceptation de soi… elle renferme des valeurs que beaucoup de femmes partagent et qui les aident et les rassurent.
Cependant, si l’on en parle autant aujourd’hui, c’est qu’elles sont devenues aussi, avec une bonne dose de marketing, un phénomène de mode, je ne vais pas le nier, et surtout un business florissant. Mais ça on en reparlera une prochaine fois !
Références :
Mona Chollet, Sorcières : La Puissance Invaincue des Femmes
Jack Parker & Diglee, Witch Please
Carole Sundrel, Le Sang des Sorcières
Sources :
Musique :
Lana Del Rey – Season Of The Witch – Scary Stories to Tell in The Dark OST - Polydor