Compulsion #15

Craquage

Un livre

Le Petit Didier de Joey Starr, éditions Robert Laffont.

Je ne m’attendais pas à autant de poésie de la part de Joey Starr et en même temps, j’aurais dû m’y attendre. Comment aurait-il pu être un rappeur, un artiste aussi marquant s’il n’avait pas un certain sens des mots ? Dans son récit autobiographique, Le Petit Didier, Joey Starr raconte son enfance, dans la cité de Saint Denis où son père et lui ont habité et c’est un récit que j’ai trouvé brut et très beau à la fois.

Outre l’histoire touchante de ce petit garçon élevé par un père mutique, sévère et violent, j’ai beaucoup aimé la peinture que fait l’artiste de “la Cité”.

La Cité, dans le langage français, c’est souvent synonyme de plein de choses négatives. Violence, drogue, dégradation, pauvreté… et pourtant, la Cité que décrit Joey Starr est plus proche de celle dans laquelle j’ai grandi. Il parle des immeubles qui servent à la fois de frontière et de cadre, des parcs à destination des gamins qui changent de propriétaires à la nuit tombée, des porches et des couloirs dans lesquels on joue et on traîne… Ces lieux internes à l’entité “Cité” que l’on retrouve dans toutes les cités de France et d’ailleurs. Des lieux que je visualise très facilement et qui ne me rappellent pas de mauvais souvenirs ni ne font naître une peur quelconque en moi. Ces lieux, je les ai arpenté comme le Petit Didier quand j’étais gosse. J’ai joué au Tourniquet, au Tape-Cul voire, quand j’avais le droit de pousser plus loin, au Terrain de Basket, j’ai inventé des histoires dans La Cabane, j’ai fait du vélo pendant des heures entre les Bâtiments de mon quartier, j’ai glandé dans les cages d’escaliers de mon immeuble ou celui de mes ami·es, j’ai retrouvé ma meilleure amie au Banc tous les mercredi religieusement… Ces images de l’enfance de Joey Starr sont un peu les miennes aussi et ça m’a beaucoup émue de lire ces souvenirs dans un discours d’enfance, un discours dénué de préjugés et de fantasmes sur les Cités.

Alors, oui, j’avais déjà conscience lorsque j’étais enfant, que La Cité ce n’était pas aussi beau que le reste. Que mon décor n’était pas aussi agréable et classe que les lotissements dans lesquels vivaient d’autres enfants de mon école. Et je me demande si, la Cité comme que je la vois aujourd’hui, celle-là même où habitent encore ma mère, mon frère et mes grands-parents, cette Cité que j’ai vu se dégrader depuis que je l’ai quittée définitivement quand j’avais une vingtaine d’années, cette cité est-elle toujours identique au fond ? Est-ce mon regard qui a changé ou le quartier ? Est-ce que j’ai, sans le vouloir, fini par accepter les préjugés négatifs sur La Cité ? Parce qu’à force d’entendre parler d’insécurité, de drogue, de vol, de violence, j’ai peut-être, moi aussi, fini par les voir à chaque coin de rues dans mon ancien quartier. Ou étaient-ils déjà présents et je ne m’en rendais pas compte ? Ma réalité était celle-là et je ne la discutais pas, je ne la jugeais pas car je n’en connaissais pas d’autre. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je n’y habite plus depuis presque 20 ans mais j’ai été le témoin extérieur de ce que je considère être une “dégradation”. D’abord le bureau de tabac qui a fermé, puis le salon de coiffure, puis la mercerie, la boucherie et enfin la halte garderie. La pharmacie a déménagé mais est toujours là, l’épicerie tient bon, tant bien que mal et la boulangerie survit. Très peu de commerces sont restés au sein du quartier – la faute aux centres commerciaux qui ont fleuri en périphérie de la ville. Une recyclerie avait ouvert avant le premier confinement mais je ne sais pas si elle est encore là. Quand les petits commerces ferment et laissent des vitrines vides derrière les rideaux de fer, on a l’impression que le quartier est mort. Alors quand on s’ennuie déjà beaucoup, comme on peut s’ennuyer dans ce genre de quartier, ne voir que du vide, du fermé, du barricadé, ça n’aide pas à se désennuyer.1

Si j’y étais restée, qu’est-ce que ça aurait changé ? Mon regard ? Ma vision ? Ou la politique d’abandon de l’État et des municipalités successives qui n’ont pas su investir suffisamment et/ou correctement pour entretenir les immeubles, donner des moyens aux travailleur·ses sociaux qui accompagnaient les gamin·es en colo ou à la Maison de Quartier et aider les habitant·e·s dans la galère ?

Encore une fois, je n’ai pas la réponse.

Je m’en veux parfois de ne plus trouver le même charme à mon quartier d’enfance. De ne plus voir les mêmes jeux, de ne plus le regarder avec la même neutralité, avec la même bienveillance. Je m’en veux parfois de le considérer comme un lieu potentiellement dangereux, de m’inquiéter pour ma famille lorsque qu’elle me rapporte les derniers actes de vandalisme qui ont eu lieu dans l’immeuble ou celui d’à côté. Celleux qui perpétuent ces tags, ces cadenas forcés, ces caves visitées, ces pétards fumés dans le parc, ces bières vidées sur un banc, ces poubelles brûlées n’ont pas changé. Ce sont toujours des gamins et des gamines qui s’emmerdent et font des conneries pour se désennuyer.

Sauf que moi, je m’éloigne chaque jour un peu plus de la gamine qui s’emmerde que j’étais alors j’ai tendance à oublier ce que ça fait de devoir de désennuyer.

 

Un film

Polar de Jonas Åkerlund avec Mads Mikkelsen, Vanessa Hudgens. Disponible sur Netflix.

Vous aimez Mads Mikkelsen, la violence et le grand n’importe quoi ? Vous allez adorer Polar, une adaptation d’un comic de chez Dark Horse, écrit par Victor Santos, réalisée par Jonas Åkerlund.

Polar, c’est un peu Taken x John Wick x Nobody x Léon, un grand foutoir de bagarre, de flingues, de drogue, de sexe et de sang. Avec un petit scénario pour justifier tout ça, mais c’est vraiment pas pour ce dernier qu’on reste, évidemment.

L’histoire, c’est celle de Black Keiser, le tueur à gage le plus efficace du monde, sur le point de prendre sa retraite et qui doit reprendre du service quand son ancien boss envoie un jeune groupe de tueurs sans pitié à sa poursuite. Jusque là, bon, pan pan pistolets la bagarre.

A priori, ce n’était pas un film qui allait me retenir bien longtemps devant ma télé bien qu’il partait avec un bonus grâce à la présence de Mads Mikkelsen, que je pourrai regarder découper des carottes pendant trois heures sans que ça me pose un problème.

Premier truc qui m’a fait rester un poil plus longtemps, outre Mads, il y a dans le casting du film de sacrées figures : Katheryn Winnick (Lagertha <3 de Vikings), Matt Lucas (figure emblématique de Little Britain), Vanessa Hudgens (qui n’est pas dégueux dans autre chose qu’High School Musical) et on a même droit à un petit caméo/guest de Johnny Knoxville en début de film.

Passés ses visages connus, pourquoi on reste devant Polar ? me demandez-vous. Et je vous répondrai en un mot : Kamoulox2.

Le film n’a beau avoir aucun sens ou presque, on est fasciné·e par ce grand n’importe quoi. Les personnages ont des looks de personnages de comics mais transposés à la vraie vie ce qui leur donne un côté clownesque, haut en couleur et des dégaines hyper soignées, le Big Boss Méchant est un mix entre Trump, Poutine et un serial killer, il y a des culs léchés et fessés, on ne sait pas trop pourquoi mais ça passe, des dialogues très cons, des scènes invraisemblables (Mads/Keiser qui fait une intervention dans une école pour parler de son métier aux enfants et leur montre des photos de cadavres et tout le monde trouve ça normal ; Mads qui snipe cul nul dans la neige, Mads qui baise une nana dans son chalet à la montagne dans toutes les positions d’où le fait qu’il soit cul nul pour sniper dans la neige par la suite…), du sang et de la bagarre partout… C’est violent, trash, bourrin, insensé, cliché, drôle, abusé, over the top et franchement, j’ai passé un bon moment à ricaner devant tout ce sang et cette violence gratuits.

Et puis, c’est réalisé par Jonas Åkerlund, et lui non plus, ça n’est pas n’importe qui. Déjà, il a été le batteur du groupe Bathory pendant des années, et surtout, il est connu pour les centaines de clips qu’il a réalisé pour des artistes comme Lady Gaga (il a réalisé le mythique clip de Telephone, s’il vous plait), U2, Madonna, les Smashing Pumpkins, Prodigy (Smack my bitch up, c’est lui), Metallica, Jamiroquai, Rammstein (Pussy, c’est lui aussi)… le type est un monstre et à un sens de l’esthétique extraordinaire, que l’on retrouve énormément dans le film et c’est aussi pour ça que je suis restée je pense, sans même savoir qui était le réalisateur au départ.

Je n’ai pas plus d’arguments à vous donner pour que vous regardiez Polar mais vraiment, si vous avez une heure et demi à occuper dans un trajet en train ou un dimanche soir, franchement, allez-y ! Ça vaut son pesant de cacahuètes !

Ah oui, la BO est vraiment cool également et c’est Deadmau5 s’en est chargé.

 

 

 


1

C’est un terme que Joey Starr emploie régulièrement tout au long de son récit; se désennuyer, plutôt que s’occuper. Il y a quelque chose de l’ordre de “sortir de sa torpeur” dans l’emploi de ce mot, je trouve. Dans le dico, la définition est “faire cesser l’ennui de quelqu’un”. Bien plus catégorique et définitif que “s’occuper”, aussi.

 

2

Si vous n’êtes pas familier·e avec le terme, Kamoulox était une parodie de jeu télé inventée par le duo comique Kad & Olivier, à la fin des années 90, dont le principe était simple et complètement con : ça n’avait aucun sens.

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