Lana-byrinthe

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Les Scriptonautes m’ont encore fait écrire et c’est une bonne nouvelle ! Pour rappel, les Scriptonautes, c’est un site/forum où les membres se retrouvent une fois par semaine (virtuellement sur Discord) pour un atelier d’écriture. Un thème, quatre à cinq sujets, on choisit le sujet qu’on veut et on se donne une heure et demi pour pondre un texte. Cette semaine, nous explorions le thème de la ville et j’ai choisi le sujet « Labyrinthe ».

Lana-byrinthe

Lana prit ses clés, son sac et ouvrit la porte de l’appartement. C’était une de ces lourdes portes rouges avec une poignée ronde et dorée au milieu. Pas de poignée qui s’abaisse, juste une serrure qui ne s’ouvrait uniquement qu’en présence de la clé depuis l’extérieur. Une sorte de garantie de sécurité, qui faisait un gros « clac » lorsqu’on fermait la porte, un bruit qui rassurait les occupants de l’appartement mais qui s’avérait profondément emmerdant quand on était sorti sans ses clés et qu’on se retrouvait alors coincé sur le pallier. Lana en avait fait les frais un jour, en voulant aller demander des œufs à son voisin pour faire des crêpes. La porte avait claqué, les clés étaient à l’intérieur, Lana était devenue toute blanche et avait maudit sa gourmandise. Elle avait du briser le carreau de sa fenêtre de cuisine, non sans être au préalable passée par le toit-terrasse des bureaux qui jouxtaient son immeuble pour l’atteindre. Une bonne journée. Depuis, elle vérifiait toujours deux ou trois fois si elle avait bien ses clés en main avant de sortir et elle en avait également confié un trousseau au voisin. Deux précautions valent mieux qu’une.

Elle claqua la porte, la repoussa une fois pour être sure qu’elle était bien fermée, tourna un coup le verrou du bas et deux coups le verrou du haut. Elle avait emménagé quelques années auparavant et savait que la ville était globalement sûre, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de faire cette vérification. C’était presque devenu un TOC, qu’elle avait fini par assumer.

Lana sortit de son immeuble et se retrouva sur le trottoir de sa rue, la rue Saint Jean. Des rues Saint Jean, il y en a dans toutes les villes. Comme les rue du Général De Gaulle, du Maréchal de Lattre de Tassigny ou du 8 mai 45. Dans toutes les villes. Elle prit à droite, comme d’habitude, pour se diriger vers le Boulevard des Acacias et marcher jusqu’à son lieu de travail. Elle habitait à une quinzaine de minutes de marche des bureaux de Tartoum, l’entreprise où elle occupait un poste d’assistante chef de projet événementiel, un job qu’elle adorait, pour lequel elle avait d’ailleurs emménagé dans cette ville. Sur le boulevard, deux fois deux voies de véhicules se croisaient à plus ou moins grande allure, les uns slalomant d’une file à l’autre pour gagner quelques précieuses secondes, les autres klaxonnant pour qu’il avance l’autre con, c’est passé au vert, bordel ! Lana attendit au passage piéton que le feu passe au vert pour elle et traversa avec une masse compacte d’autres personnes qui devaient probablement se rendre à leur travail elles aussi. Elle tourna à gauche, en direction de la station de métro Flibustier, la dépassa de quelques dizaines de mètres et prit à nouveau à droite, rue Marcel Deschamps.

Il lui restait environ huit cent mètres à parcourir pour arriver au bureau. Elle était dans les temps et profitait de ce matin de printemps. Elle avait ralenti sa cadence habituelle, humait un peu l’air du matin le nez et les yeux en l’air, écoutant quelques oiseaux chanter et se faisant délicatement caresser par les rayons du soleil encore un peu timides. L’hiver était enfin terminé se disait-elle, elle allait enfin pouvoir ressortir ses jupes, ses chaussures légères et laisser ses gants et son bonnet dans un carton pendant quelques mois. Des véhicules klaxonnaient au loin, au niveau du carrefour de la rue Deschamps et de la rue Hedy Lamarr. Il y avait des travaux et la voie était en partie bloquée par les ouvriers et les engins. Forcément, ça gueulait. Lorsque Lana arriva au niveau des ouvriers qui jouaient déjà du marteau-piqueur et de la pelleteuse, elle remarqua que le passage était aussi fermé aux piétons, un panneau leur indiquant de passer par le trottoir d’en face.

Lana bougonna. Fait chier, ça allait lui faire faire un détour. Au lieu de pouvoir prendre à gauche directement par la rue Suisse, elle allait devoir continuer sur deux cent mètres dans la rue Hedy Lamarr, se taper le rond-point Kennedy et récupérer la rue Stéphanie de Monaco par l’avenue Belkacem. Lana détestait devoir changer d’itinéraire. Elle avait fait en sorte de trouver le chemin le plus court, le plus direct et le plus rapide pour aller au travail chaque matin ce n’était pas pour devoir passer des plombes à faire des détours ! Elle continua sur la rue Lamarr, accélérant un peu le pas, agacée et finit par arriver au rond-pont Kennedy. Elle se disait que si elle prenait à gauche puis à nouveau à gauche dans quelques centaines de mètres, elle finirait par pouvoir récupérer la rue du Bois des Gelles et arriver encore dans les temps au boulot. Un tour de pâté de maison, grosso modo.

Elle marcha cent mètres, peut-être cent cinquante mais ne voyait aucun signe d’une voie qui permettait de tourner à gauche. Que des façades d’immeubles, impersonnelles, beiges, marrons, blanches, anonymes. Elle s’agaçait de plus en plus. Mais punaise elle était où cette satanée rue de la princesse à la con, là ? Lana était têtue, elle ne voulait pas sortir son GPS pour un si petit détour. Elle finirait par trouver le bon chemin, non mais oh! Elle habitait ici depuis près de 10 ans ! Elle entreprit de continuer d’avancer tout droit, apercevant au loin un carrefour. Elle reconnaissait le bureau de tabac où elle allait jadis acheter des cigarettes le dimanche matin, quand elle fumait encore. Il lui semblait que si elle  tournait à gauche, elle récupèrerait la rue Albert Einstein et du coup, pourrait couper par le square Edith Piaf pour arriver à l’avenue Belkacem et enfin la rue du Bois des Gelles et les bureaux de Tartoum. D’après ses estimations, elle aurait une petite dizaine de minutes de retard mais rien d’inexcusable. Ca allait l’effectuer.

Lana commençait à avoir les aisselles humides, mais tant pis, elle arriverait au bureau un peu en vrac mais un tour aux toilettes et il n’y paraitrait plus. Quelle idée aussi de foutre des travaux un mardi matin et de fermer les rues comme ça sans prévenir ! Bravo la voirie ! Pas chiants les mecs ! Ils pensent jamais aux gens qui bossent de toute façon…Lana avait de plus en plus chaud à mesure qu’elle avançait. Le soleil qui l’avait mise de si bonne humeur ce matin commençait à bien l’énerver, à l’éblouir comme ça et à lui balancer ses rayons dans la tronche d’une manière bien plus agressive que ses caresses de toute à l’heure. Elle passa devant un magasin de chaussures qui lui disait vaguement quelque chose mais en passant devant le fleuriste, elle fit une pause. Elle regarda autour d’elle. C’était pas la rue Albert Einstein, si ? Elle chercha un panneau des yeux mais évidemment, ils étaient introuvable. Satanés petits panneaux bleus à la con, toujours planqués quand on avait besoin d’eux. Obstinée, Lana se dit qu’elle ne pouvait pas perdre de temps à essayer de se repérer, dans le doute, toujours avancer.

Elle fit quelques mètres, aperçut une rue sur la gauche, traversa devant l’arrêt de bus et rejoignit ce qui semblait être la rue Aristide Briand. Encore cinquante mètres, Lana se dit que prendre la rue des Escarmouches sur la droite puis la rue Picqueboule sur la gauche, lui ferait gagner quelques minutes. Elle commençait à sérieusement haleter. Ses aisselles étaient fichues. Elle avait ouvert son manteau, enlevé son foulard et l’avait roulé en boule avant de le fourrer dans son sac à main.

Rue des Escarmouches. Au niveau du 12, une rue sur la droite, ça devait être la rue Briand. Boris Vian. C’était la rue Boris Vian, il y avait même une plaque et une statue à son effigie sur une minuscule place entre deux voies d’immeuble . Oui, bon, c’était pareil, un mec dont le nom finissait par « an », c’est bon ! Lana tourna légèrement à droite pour emprunter cette petite rue, qui déboucha, au bout de cent mètres environ sur une rue perpendiculaire. Elle avait le choix d’aller à droite ou à gauche. Rien en face. Merde. Elle allait le récupérer comment son square Edith Piaf ? Il était pas dans ce quartier ? Si, il lui semblait bien, pourtant. A moins que ce soit celui qui était du côté du quartier Saint Sébastien ? Elle aurait confondu ? Elle essaya de se remémorer les chemins qu’elle avait emprunté depuis tout à l’heure. Maison, boulevard, métro, rond-point, travaux, en face, à gauche et puis…avait-elle pris à gauche ou à droite ? Le tabac ! Elle était passé par la rue du tabac. L’arrêt de bus. Et donc maintenant, elle devait en tout logique prendre à gauche. Elle finirait par retomber sur la rue machin, là, ah, comment il s’appelait ? Un mec qui avait fait des trucs, pendant la guerre ! Non pas De Gaulle, l’avenue du Général de Gaulle c’était complètement de l’autre côté, après la place de la Mairie ! Bref, pas de temps à perdre, Lana tourna à gauche, se faufila sur le minuscule trottoir, frôlant les rétroviseurs des voitures garées sur le côté avec son sac à main, en cognant certains avec un peu trop de vigueur. On n’entendait que le bruit de ses pas et de son souffle dans la rue. Les oiseaux ne piaillaient pas dans ce coin de la ville.

Lana regarda sa montre. Elle avait officiellement vingt minutes de retard. Parfait ! Comment était-ce possible de se paumer, à pied, dans sa propre ville, une ville qu’on connaissait, qu’on habitait depuis près de dix ans sans déconner ! La honte ! Lana souffla, maudit ces satanés travaux qui l’avaient foutu dans la merde et pris la seconde à droite. Une ruelle plutôt qu’une rue. Une seule voie, pas un commerce, rien de distinctif qui lui donnerait un indice sur le lieu exact où elle se trouvait.

Elle avança jusqu’à la prochaine intersection. Une avenue plus conséquente, cette fois-ci. Il y avait des platanes de chaque côté de la voie, des trottoirs plutôt larges et ombragés. Tant mieux, elle avait besoin d’un peu de fraicheur. Elle continuait d’avancer, jetant régulièrement des coups d’œil à gauche et à droite pour tenter de se repérer. Elle ne reconnaissait malheureusement pas les vitrines. Un magasin de thés, une boulangerie à la devanture rouge, une entreprise de réparations d’ordinateurs, un tabac (encore), une épicerie, un podologue. Attention ! Une merde de chien. Manquait plus que ça ! Lana fulminait.

Deux cents mètres encore. Nouvelle intersection. Lana reprenait un peu espoir. Elle ne pouvait pas avoir dévié de son chemin initial tant que ça tout de même ! Elle leva les yeux au ciel à la recherche d’un petit panneau bleu qui lui indiquerait qu’elle était sur la bonne voie. Il y avait maintenant plus d’une demie heure qu’elle était partie de chez elle, elle avait chaud, elle était décoiffée, débraillée, agacée, plus qu’en retard, elle commençait à se dire qu’elle avait perdu la boule… Il lui fallait une bonne nouvelle.

Là, un panneau bleu, à trois-quatre mètres du sol, vissé sur la façade d’un petit immeuble ! Lana courut jusque devant un bar, le St James. Ca lui disait vaguement quelque chose aussi. Lana plissa les yeux, posa la main sur son front pour cacher les rayons du soleil et être sûre de bien comprendre ce qu’elle était en train de lire.

Rue Saint Jean. Rue Saint Putain de Jean.

Lana sortit son smartphone, le déverrouilla et cliqua sur une icône qui représentait un U sur fond noir.

La voiture serait là dans 3 minutes.

De toute façon, maintenant qu’elle était en retard…

 

 

 

Photo de John-Mark Kuznietsov via Unsplash

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